Dans son ouvrage DSI.con (2004) bien connu de ses congénères, Olivier Sehiaud aborde de manière truculente toutes les petites épreuves du quotidien de la DSI. Nous proposons ici de (re ?)découvrir un extrait du livre qui a toujours son écho aujourd’hui.

Mon DAF mérite des baffes

- « Ça augmente !
- Non, ça baisse ! »

Le dialogue était digne d’une cour de récréation où l’esprit de contradiction et la mauvaise foi sont souvent la règle. Ma réunion budgétaire, un 11 septembre, avec Hubert Henron, le directeur financier, avait pourtant très bien commencé. D’abord avec les formalités d’usage, style “les enfants ça va… alors et ces vacances aux Antilles ?…”

 - « Ca augmente ! » me lança Henron, observant la ligne du bas sur le tableau Excel que je lui avais transmis une semaine plus tôt en vue de la discussion budgétaire.

Pas d’approbation de la part du DAF, pas de budget pour la DSI : telle était la règle chez Moudlab et Flouze Industries. Et pas question de déroger : Hubert Henron a tous les pouvoirs pour accepter la sincérité du budget informatique d’information, refuser ou sabrer les postes de dépenses. Le PDG n’a d’oreille que pour son DAF, qu’il a lui-même nommé, comme homme de confiance. Le directeur marketing est l’une de ses victimes favorites, de même que le patron des achats qui, paraît-il, n’en fait jamais assez pour pressurer encore et toujours les fournisseurs.

-  » Non, ça baisse !  » lui rétorquai-je.
-  » Séhiaud, nous ne devons probablement pas parler de la même chose ! « 
Qu’il m’appelle par mon nom était plutôt mauvais signe. Il n’y a plus un fossé entre nous mais un précipice. Je lui assurai que nous parlions bien de la même chose : de l’évolution du budget informatique. Pour Henron, le fait d’observer le signe + en bas du compte d’exploitation de la DSI était un signe incontestable qu’un montant augmente.
- “On apprend ça au cours préparatoire, non ?” soupira-t-il.
- “Au contraire, le budget informatique évolue moins vite que le chiffre d’affaires, cela signifie que le système d’information a contribué à améliorer l’efficacité et la productivité de l’entreprise, on apprend ça dans les cours de finances d’entreprise, non ?”, lui répondis-je.

L’atmosphère était devenue encore plus tendue. Nous n’étions que tous les deux dans son grand bureau du second étage, les dossiers étalés sur la table de réunion.

- “Pourquoi validerai-je une augmentation, certes minime, je le concède, de votre budget alors que l’entreprise va mal et que nous devons réduire nos frais généraux, parole d’actionnaire ! Cela va me retomber dessus…

- “Parce que l’informatique va moderniser notre entreprise, ce qui va accroître la compétitivité. A terme, les actionnaires nous en seront reconnaissants : à vous parce que vous aurez validé une élévation du budget pour lancer de nouveaux projets innovants ; à moi parce que j’aurais su les mener à bien avec de bonnes technologies ! Voilà pourquoi il faut valider ce budget !” Il nous fallait refondre les applications de gestion de relation client pour intégrer les nouvelles offres, optimiser la chaîne logistique, ce qui nécessite des investissements et rajeunir le parc de machines. Tout cela coûte de l’argent mais est nécessaire », expliquai-je à Henron, qui, je le surpris, regarda ailleurs un court instant avec, je l’aurais juré, un soupir d’exaspération.

DSI

 

- « J’ai besoin de renforcer les équipes de développement Java, de changer les mainframes, de mettre en cluster les serveurs, d’acquérir un nouveau module pour l’ERP métier, d’installer un SAN performant et de me connecter à un backbone à très large bande », ajoutai-je.

Avec le recul, jamais je n’aurais dû lui parler avec ce langage : il ne comprit pas un mot de mes besoins qui, pourtant, sonnaient clairs pour moi. C’est alors qu’il s’emporta de nouveau.

-  »Tout le monde me fait le coup : tous les projets sont prioritaires, il faut changer les meubles de toute urgence, il faut recruter, s’agrandir, donner des primes pour motiver les collaborateurs, et toutes les divisions de l’entreprise me baratinent avec des sigles et des concepts auxquels je ne comprends rien : à croire que l’entreprise est au bord du gouffre si l’on ne fait rien !!!” s’emportat-il.

- “Cela suffit, j’applique à la lettre les directives du PDG : -10% pour toutes les dépenses, applicables en une seule fois. Ce n’est pas négociable.

Je n’eus pas le temps de lui faire mon numéro préparé depuis des mois sur la gouvernance et l’alignement stratégique. Je l’avais récemment testé sur quelques-uns de mes collaborateurs, et ils furent pliés de rire.

- “Ce n’est pas demain l’avant-veille que les DSI apposeront leur signature dans le rapport annuel pour certifier la performance du système d’information” lança l’un d’eux.

Il ne croyait pas si bien dire.

 

Kit de Survie

1. Préparez et suivez consciencieusement vos budgets conformément aux règles définies au sein de l’entreprise.

2. Entourez-vous de personnes compétentes en matière de contrôle de gestion : si elles ne le sont pas, formez‑les !

3. Etablissez le budget toujours par rapport à la demande, aux besoins de la direction et des métiers, surtout pas par rapport aux ressources disponibles.

4. Consultez votre DAF ou le contrôleur de gestion pour toute question technique ayant trait aux aspects fiscaux, comptables, financiers.

5. Présentez toujours le budget informatique global de l’entreprise et pas uniquement celui du centre de responsabilités dont vous avez la charge.

6. Indiquez systématiquement l’accroissement du périmètre de votre fonction d’une année sur l’autre.

7. Faites présenter les budgets d’investissements des projets par les utilisateurs demandeurs. C’est à eux de justifier leurs besoins, pas à vous. Au mieux, assistez‑les dans leur présentation.

8. Comparez vos dépenses par rapport au marché en ayant vérifié au préalable la pertinence des chiffres annoncés.

9. Expliquez aux dirigeants que l’informatique est une fonction de support et qu’elle ne réagit pas de la même manière que les fonctions au coeur de la chaîne de valeur de l’entreprise. Il faut peut‑etre doubler le budget informatique pour réduire les coûts globaux de l’entreprise de 20%.

10. Mettez toujours la valeur ajoutée au premier plan en explicitant clairement les conditions d’obtention : changement organisationnel, des processus, de compétences…

 

Retrouver les délicieuses interventions d’Olivier Sehiaud dans tous les numéros de Best Practices SI

 

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A propos des contributeurs

Atout DSI

Atout DSI met à la disposition des DSI des informations, des conseils et des solutions pour les aider à réussir leurs projets de transformation et à renforcer la performance de leur direction informatique. Atout DSI s’adresse aux dirigeants IT qui cherchent à enrichir leurs réflexions, confronter leur vision et partager leurs expériences de direction informatique. En bref, une communauté d’intérêts pour les DSI qui (se) transforment.

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