Dans son ouvrage DSI.con (2004) bien connu de ses congénères, Olivier Sehiaud aborde de manière truculente toutes les petites épreuves du quotidien de la DSI. Nous proposons ici de (re ?)découvrir un extrait du livre qui a toujours son écho aujourd’hui.

Tu t’es vu quand t’es au codir ?

Ca devait arriver. Mon boss m’a demandé de participer au comité de direction. “Et régulièrement… j’insiste”, m’a dit Sapert-Bocoup. Je me doutais, en le voyant arriver, avec sa tête des mauvais jours, qu’il allait m’annoncer une de ces nouvelles désagréables dont il a le secret. Et qui tombe toujours au plus mauvais moment.

Il m’a fait le coup de l’alignement stratégique. Vous savez, le concept que l’on trouve dans toutes les conférences ou les ouvrages de management à dix balles, pour nous seriner que l’on doit être plus proche de la direction générale. Mais je n’ai rien demandé ! On me fichait la paix jusqu’à présent : mon informatique est rodée, certes pas à l’état de l’art, mais les infrastructures tournent, les applications ne sont pas trop décalées par rapport à ce que les utilisateurs demandent, et j’ai une équipe étoffée pour faire l’essentiel du boulot. Pour le reste, je prends une SSII et je pressure les prix…

Me voilà donc propulsé au Codir !

Cela devait arriver : le PDG, qui fréquente toutes les semaines son terrain de golf, a discuté informatique (pardon : “NTIC, mon cher”, ça fait plus chic) avec d’autres patrons. Ils se sont donc passés le mot pour se mettre au goût du jour. Je les imagine :

« - Chez moi, j’ai un CIO qui participe activement au comité de direction, car les systèmes d’information sont un levier stratégique essentiel pour nos métiers à forte valeur ajoutée. »

Imaginez la tête de son interlocuteur qui lui répondrait : “Chez moi, j’ai un petit chef de l’informatique que l’on garde parce qu’il est trop vieux et qui s’occupe de la bureautique, des accès Internet, des achats de consommables. A part ça…”

Ma première réunion se tint un jeudi matin. Aux aurores. Moi qui n’ai pas l’habitude d’arriver de bonne heure au bureau, cela m’a fait tout drôle. Je m’en souviens car l’assistante du DG, qui ne m’adresse jamais la parole (de toute façon, avec son léger strabisme divergent et ses grandes oreilles, elle ferait peur à tout le monde), a daigné prendre son téléphone pour me rappeler l’horaire.

Le comité de direction mensuel se tient dans une vaste salle, plutôt froide, avec un mobilier classique. Dans la boîte, on évite l’ostentatoire : les fauteuils sont tout juste confortables et c’est de l’eau plate en bouteille de 25 cl pour tout le monde… Et pas de café malgré l’heure matinale. Je comprends mieux pourquoi on pinaille sur les budgets de la DSI…

 

atout dsi

 

 

Je n’étais pas le premier arrivé. Xavier Martin-Laville, le patron du marketing était déjà installé, et plongé dans d’épais dossiers. Henron, le directeur financier était là aussi, lisant l’édition du jour de la Tribune des Echos.

Ils me saluèrent d’un signe de tête condescendant, sans toutefois sourire.

J’avais tablé sur une demi-heure et concocté, durant le week-end, une cinquantaine de slides sur le schéma directeur à cinq ans : trente à projeter, plus dix en cas de questions, et dix autres en cas de questions sur les questions. La méthode était rodée dans nos comités de pilotage TIC.

« - Mon cher Séhiaud, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue parmi nous, déclara le big boss. »

Le PDG commençait par une amabilité, tout irait bien. Alors que je branchais mon PC portable sur le vidéo-projecteur que j’avais fait installer la veille, le PDG poursuivit :

« - Compte tenu de notre emploi du temps chargé, vous avez dix minutes pour nous présenter votre stratégie. Et éteignez-moi cette machine ! »

Sans filet. J’étais sans filet, sentant une quinzaine de paires d’yeux braqués sur moi.
Est-il utile de raconter la suite ? Une catastrophe. L’architecture cible du système d’information ? Les plus intelligents n’ont compris que deux mots sur les quatre. Le schéma directeur ? Je craignais qu’ils ne me proposent une feuille de papier pour dessiner ledit schéma. Les sigles ? Ils n’ont pas apprécié.

Même CRM, GED, et ERP, ils ont demandé ce que cela signifiait. Les ignares !  Inutile de leur évoquer le KM, le CMM, l’ILM : autant pisser dans un violon !

J’ai tenu dix minutes. La onzième, le PDG a clos le sujet : “Ne pourriez-vous être plus clair ? J’attends de votre part une note de cinq pages maximum expliquant en quoi votre organisation, qui, inutile de vous le rappeler, engloutit des sommes considérables, contribue à la compétitivité de notre entreprise.”

Silence dans les rangs… Le directeur financier esquissa un sourire. Le directeur marketing leva les yeux au ciel. La DRH exprima un sentiment de désolation. J’eus l’impression que le doute sur mes compétences s’était durablement installé dans son esprit. Je ne prononçais plus un mot durant ce maudit comité de direction. En sortant, le directeur marketing, un jeune loup sorti des meilleures écoles de commerce (du moins le croyait-il), toujours impeccable, et arborant son sourire carnassier, m’attrapa par la manche :

« - La prochaine fois, parle français, c’est quand même pas compliqué ! » Il s’éloigna et je crus entendre qu’il ajoutait : “S’il y a une prochaine fois…”

 

Kit de Survie

1. Soyez toujours à l’heure, voire même en avance : cela fait sérieux et permet de pouvoir discuter avec la DG ou les autres directeurs souvent inaccessibles. En outre, vous paraîtrez plus détendu.

2. Évitez de rater une séance en planifiant vos réunions et congés en conséquence. L’assiduité est toujours remarquée, appréciée et payante à long terme.

3. Obtenez l’ordre du jour à l’avance afin de préparer au mieux la réunion, signe des vrais professionnels.

4. Asseyez-vous le plus près possible du PDG, sinon faites-lui face afin de marquer votre présence physique.

5. Intéressez-vous à tous les sujets traités pour montrer votre polyvalence en adoptant une posture dynamique tout en faisant attention au langage du corps (évitez l’affaissement dans le siège, la tête posée sur les mains, les pertes d’attention, …) plus révélateur que n’importe quel discours.

6. Posez des questions, si possibles pertinentes, sur les sujets non directement liés à l’informatique pour montrer votre intérêt aux métiers de l’entreprise.

7. Ne parlez jamais de technique ou alors soyez extrêmement pédagogue et faites systématiquement le lien avec les métiers.

8. Proposez des sujets liés aux systèmes d’information lors des prochaines réunions afin d’inscrire cette problématique  régulièrement au calendrier. Abordez notamment les succès obtenus.

9. Soyez systématiquement volontaire pour les projets spéciaux, transversaux, proposés par la direction générale.

10. Ne prenez pas de rendez-vous immédiatement après la réunion, cela permet de prolonger les conversations avec la direction générale ou les autres décideurs de l’entreprise.

 

Retrouver les délicieuses interventions d’Olivier Sehiaud
dans tous les numéros de Best Practices SI

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A propos des contributeurs

Atout DSI

Atout DSI met à la disposition des DSI des informations, des conseils et des solutions pour les aider à réussir leurs projets de transformation et à renforcer la performance de leur direction informatique. Atout DSI s’adresse aux dirigeants IT qui cherchent à enrichir leurs réflexions, confronter leur vision et partager leurs expériences de direction informatique. En bref, une communauté d’intérêts pour les DSI qui (se) transforment.

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