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Souveraineté numérique : une question d’adaptation
CAP IT réunit chaque année plus de 600 décideurs IT, data et innovation de la banque, de l’assurance et de la finance pour décrypter les transformations qui redessinent leur secteur.
Pour la troisième année consécutive, la fondatrice d’Atout DSI, Valérie Geneyton, a animé le programme thématique. La keynote d’ouverture, portée par Julien Levrard, CISO d’OVHcloud, a posé un cadre à la fois éclairant et très opérationnel sur la souveraineté numérique. En voici une synthèse.
La souveraineté numérique ne peut plus être abordée comme une question de principe. Elle ne se résume ni à des choix de fournisseurs, ni à une origine géographique. Elle devient un sujet de décision, au cœur des choix technologiques et stratégiques des organisations.
Souveraineté numérique et bataille du cloud
L’impact des choix d’État pour le Cloud
La keynote revient sur les dynamiques qui ont structuré le marché :
- Les États-Unis ont combiné innovation, soutien public massif et extension de leur droit.
- La Chine a construit une autonomie complète, en protégeant son marché et en contrôlant son écosystème.
- L’Europe a fait le choix d’un cadre réglementaire exigeant. Avec une intention explicite : « On ne pouvait pas laisser se développer une industrie aussi sensible sans garde-fous ». Ce positionnement a parfois été perçu comme un frein. Il constitue aussi aujourd’hui un socle.
Sortir d’une lecture géographique de la souveraineté numérique
Un des apports majeurs de la keynote est de dépasser une vision simplifiée du sujet. Localiser ses données en Europe ou choisir un acteur “local” ne suffit pas à garantir la souveraineté numérique, à réduire ses multiples dépendances : techniques, juridiques ou opérationnelles.
La souveraineté numérique repose alors sur trois dimensions complémentaires :
- la donnée : qui y accède, dans quelles conditions, avec quelles dépendances. Un vrai sujet de conception !
- les opérations : capacité à gérer des systèmes complexes à grande échelle
- la technologie : capacité à faire évoluer ses choix dans le temps
Maîtriser ses risques plutôt que chercher à les éliminer
Pour Julien Levrard, la question n’est pas d’éliminer les risques, mais de les comprendre et de les piloter. Multiplication des dépendances, chaînes de sous-traitance, vulnérabilités inconnues : nous n’arriverons jamais à atteindre un niveau de garantie complet.
La souveraineté numérique devient une capacité à arbitrer des dépendances et à gérer des risques dans la durée. Le choix d’un fournisseur ne se limite plus à des critères techniques ou contractuels.
« Les seules choses qui permettent d’évaluer ces fournisseurs, c’est leur maîtrise technologique, leurs valeurs et leur capacité à les démontrer dans la durée »
Le véritable enjeu : savoir pivoter
L’exemple de l’État néerlandais est parlant : un opérateur souverain, choisi pour son indépendance, devient dépendant du Cloud Act après une opération de fusion-acquisition. Une décision courageuse, légitimement remise en cause quelques mois plus tard.
Ce type de situation n’est plus exceptionnel. Il devient structurel. D’où la question centrale : « Est-ce que je suis capable de pivoter ? Est-ce que je suis libre de pivoter ? »
La souveraineté, c’est d’abord la capacité à s’adapter. Capacité à changer de fournisseur, à revoir une architecture, à reprendre la main sur des choix devenus contraignants.
IA : un changement de nature du risque
Avec le cloud, l’enjeu était principalement l’infrastructure et l’accès à l’information.
Avec l’IA, le sujet devient beaucoup plus structurant : il faut protéger le patrimoine informationnel.
Ce patrimoine regroupe les données métiers, les historiques, les corrélations, soit tout ce qui permet à une organisation de créer de la valeur.
Des fournisseurs aux concurrents potentiels
Le point le plus structurant concerne l’évolution du rôle des fournisseurs. Les modèles d’IA se nourrissent de données pour apprendre et progresser. Or ces données sont produites par les entreprises elles-mêmes.
« Demain, ces données-là vont être utilisées pour entraîner les modèles, et c’est vous qui allez choisir qui va le faire . Les éditeurs de solutions IA peuvent devenir vos concurrents »
Le propos prend une dimension très concrète lorsque l’on regarde les dynamiques en cours.
- Aujourd’hui, l’IA produit déjà un code de grande qualité, car elle a été entraînée sur des volumes massifs de données issues de l’open source et construire par des développeurs qui connaissent le métier.
- La question se pose désormais pour les métiers cœur, comme ceux des banquiers ou assureurs.
Les données qui permettent d’évaluer un risque, de détecter une fraude, d’optimiser un portefeuille ou de conseiller un client existent déjà dans les systèmes d’information : historiques, signaux faibles, corrélations construites au fil des années par les équipes métier. Demain, ces données deviennent la matière première des modèles.
Certains acteurs ne s’y trompent pas. Des initiatives visent déjà à intégrer directement des expertises métiers dans les modèles, à l’image d’Elon Musk annonçant le recrutement de profils issus de la banque pour entraîner des IA financières.
Le déplacement est majeur : ce ne sont plus seulement des outils que nous achetons, mais des capacités qui pourront capter, apprendre et reproduire un savoir métier.
Le choix d’un partenaire technologique ne porte donc plus uniquement sur un service rendu.
Il engage la capacité de l’entreprise à préserver, valoriser ou exposer son propre patrimoine informationnel.
Des décisions à requalifier au niveau stratégique
Dans ce contexte, plusieurs décisions prennent une nouvelle portée :
- Concevoir les architectures en intégrant les dépendances dès l’origine
- Maintenir des marges de manœuvre techniques et contractuelles
- Choisir des partenaires sur des critères de confiance dans la durée
- Organiser la capacité de pivot au niveau de la DSI et du COMEX
- Identifier et protéger les données réellement stratégiques
En synthèse : Etre souverain, ce n’est pas être indépendant. C’est être en capacité de comprendre ses dépendances et de s’adapter lorsqu’elles évoluent.